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    Nous recevons de plus en plus de coureurs de trail (course à pied en sentiers)  en consultation, à des niveaux plus ou moins aguéris, pour des pathologies différentes. Force est de constater que le trail connait de plus en plus « d’adeptes » , notre place d’observateurs privilégies nous permet analyser une partie de ce phénomène et d’être confrontés à la pathologie de ce sport, mais surtout à l’évolution parfois surprenante des blessures des « traileurs » les plus impliqués.

    Les magnifiques paysages de l’Ile Maurice côté montagne , des chassés bien entretenus, et notre climat sont en effet un atout de taille pour toutes les activités en « plein air » , et on peut comprendre cet attrait pour la nature commun à tous les traileurs. Ce sport a également l’avantage d’être à la portée de toutes les bourses , et ne nécessite pas , du moins au commencement, de compétence particulière si ce n’est de savoir mettre un pied devant de l’autre. Ses vertus sur le système cardio-vasculaire ne sont plus à démontrer, mais pas seulement …ce sport connait un énorme succès car il permet également un accomplissement personnel . Alors que certains pouvaient à peine courir 500 m , on les retrouve 1 an après à courir un 20 km avec une satisfaction sans égale.
    Mais quel rapport avec les patients et la douleur chronique me direz vous ?


    Et bien, le rapport est très étroit. Pour passer d’une course pénible de 500 m, à une course réjouissante de 20 km et plus, il y a un véritable travail réalisé par le coureur, un véritable engagement de sa part, qui conduit à « dépasser » ou plutôt à « apprivoiser » les douleurs liées à l’épuisement et la souffrance musclaire. Il s’agit là d’un véritablement conditionnement dont tire parti notre cerveau, c’est là que tout se joue…
    La douleur n’est pas matérialisable, elle n’est pas objectivement quantifiable, on peut simplement en mesurer les manifestations. La douleur est  » une expérience sensorielle et émotionnelle désagréable, liée à une lésion tissulaire réelle ou potentielle , ou décrite en terme d’une telle lésion  » ( définition de l’International Association for the Study of Pain ).

    Essayons d’être plus clairs.
    Prenons l’exemple de ces ischio-jambiers douloureux après 5km de trail. Les récepteurs à la douleur (nocicepteurs) situés au niveau du muscle, envoient un message au cerveau. Le cerveau va recevoir ce « message nociceptif » et va immédiatement l’interpréter. Cette interprétation par le cerveau est ce que nous appelons communément la douleur. En d’autres mots… cela veut dire que tout ne se joue pas seulement au niveau périphérique (le muscle qui souffre dans ce cas), mais qu’une bonne partie se joue au niveau central et essentiellement au niveau du cerveau. La douleur sera donc plus ou moins ressentie, en fonction de l’interprétation que fait le cerveau du message nociceptif.
    Imaginons que nous décidions d’interpréter le message nociceptif, comme une véritable menace pour l’intégrité de notre corps. Notre système nerveux, fera tout pour nous alerter, et la première des alertes sera de vous faire ressentir une douleur vive plus ou moins immediate et persistante de telle manière à ce que nous réagissions en stoppant notre course ou en ralentissant notre allure … L’interprétation du cerveau peut se faire dans un sens ou dans un autre, à savoir augmenter le ressenti de la douleur , ou au contraire le diminuer.
    C’est le syndrome bien connu de la visite chez le Médecin. On a mal, on obtient un rendez vous, on arrive chez le médecin et l’on va déjà mieux. De manière plus ou moins consciente, le patient sait que le message nociceptif n’est plus à percevoir comme une menace immédiate, puisque le médecin le prendra en charge. Son cerveau « accorde » moins d’importance à ce message nociceptif, puisqu’il est moins menaçant.

    Quand on a mal, différentes cellules s’activent un peu partout dans le cerveau, à la fois pour « sentir » notre corps mais aussi pour planifier ses mouvements. Cette activation structurée porte le nom de ‘Neurotag’ (Lire les neuroscientifiques Moseley Lorimer et David Butler à ce sujet ) . Les parties du cerveau impliquées dans l’interprétation des sensations, dans la mémorisation, les émotions ou encore le mouvement sont recrutées pour déclencher la réponse douloureuse, autrement dit pour activer le neurotag « douleur » . Aussi à part la stimulation des nocicepteurs périphériques, d’autres facteurs vont aider à initier le neurotag douleur, c’est le cas des croyances, de certaines pensées, du stress, de la peur, des antécédents douloureux, etc … Lorsque la douleur persiste, ce neurotag devient plus facilement activable, on parle de « facilitation centrale ». Il devient sensibilisé et se couple à d’autres neurotags en charge du mouvement, des pensées , croyances, et émotions. Pire encore, d’autres cellules cérébrales de ces neurotags peuvent devenir desinhibées, elles peuvent alors s’activer, alors qu’elles ne le devraient pas … le patient peut ainsi avoir l’impression que la douleur se déplace, ou qu’elle s’ étend à d’autres zones de son corps …

    Revenons à notre coureur de trail amateur qui est passé de 500 m de course à 20km. Que s’est il passé ? Il a tout simplement désactiver le neurotag douleur lié à la nociception de ses cuisses. Par exemple, avec l’experience il s’est aperçu que de passer de 500 m à 5 km ne créé pas d’invalidité particulière. Il s’est également aperçu que malgrè la nociception initiale il existait une certaine satisfaction, un certain bien-être général à terminer une course de plusieurs kilomètres, le tout porter par un objectif de distance à respecter coûte que coûte. De manière totalement inconsciente, le neurotag douleur ischio-jambiers s’est désactivé, son cerveau n’interprète plus la nociception de cette partie de son corps comme douloureuse. Ce mécanisme est extrêmement puissant et fascinant !

    J’ai le souvenir très récent de 2 coureurs de trail. L’un consulte pour une petite entorse de la cheville (selon lui)  qui le gène modérément depuis plusieurs mois, mais qui ne l’empêche pas de courir. Résultat après échographie : Double fissurations tendineuses, entorse grave avec 2 ruptures ligamentaires, petit arrachement osseux. Là où le « commun » de nos contemporains marcherait péniblement, lui courait. L’autre cas, est celui d’un coureur avec déchirure fraiche très étendue et assez massive des ischio-jambiers qui consulte pour une contracture de la cuisse se manifestant qu’après 15 Km. Le sport, et en particulier les sports exigeants comme le Trail , demande des pratiquants d’avoir une attitude « pro-active » par rapport à leurs douleurs. La leçon essentielle à retenir est là

    Il faut éviter de subir la douleur, car comme expliqué précédemment elle a tendance à s’installer , à faire tache d’huile et dans certains cas à s’autosuffire en l’abscence de lésion (le tissus est cicatrisé , mais toujours ressenti comme étant douloureux) . D’un point de vue thérapeutique, il faut s’intéresser à la nociception périphérique (le point de départ) , et cela est une grosse partie du travail de votre chiropracteur et d’autres professionnels en médecine physique, mais il ne faut pas négliger cette capacité dont chacun d’entre nous dispose d’activer ou non ces neurotags de douleur. Il s’agit là d’un veritable auto-conditionnement qui nécessite une compréhension et un engagement de la part des patients , en particulier des patients souffrant de douleurs chroniques. Par exemple, cela passe  par se fixer des objectifs d’activités pour promouvoir sa tolérance à la douleur (l’exemple de nos coureurs de trail) , des exercices spécifiques pour briser l’association entre douleur et mouvement ( principe fondamental que nous appliquons lors de nos sessions de réhabilitation) , exercices pour désensibiliser le système nerveux, et par toute autre méthode pro-active et positive. Il s’agira logiquement de « fuir » les habitudes et les discours qui auront tendance à activer / renforcer ces neurotags douloureux, mais cela sera l’objet d’un prochain article !